«Un tournant dans l’éducation – oser changer de cap»

Retour à la mission première de l'école

par Philipp Loretz*

(22 Mai 2026) (CH-S) Tout le monde le sait: les écoles des pays germanophones sont en perte de vitesse et risquent de s'effondrer. Les avertissements issus de la pratique n’ont jusqu’à présent pas été pris en compte par la bureaucratie éducative, trop repliée sur elle-même. Cela va bientôt changer.

Philipp Loretz.
(Photo mad)

Le 27 avril 2026, un groupe intercantonal composé d’enseignants, de directions d’écoles, d’experts en sciences de l’éducation, en psychologie de l’enfance et de l’adolescence ainsi que de responsables politiques a présenté un manifesteA et a invité à participer à la conférence de presse intitulée «Un Tournant dans l’éducation – oser changer de cap».B

Vous trouverez ci-dessous la déclaration de Philipp Loretz, président de l’«Association des enseignants de Bâle-Campagne» (LVB). En tant que praticien, il présente sept thèses en faveur d’un changement de cap.

* * *

1) Réduisez au maximum! Cela semble presque être une loi de la nature: dès qu’un problème social surgit, on réclame instinctivement une nouvelle matière scolaire: choc PISA? L'apprentissage précoce des langues étrangères! L'endettement des jeunes adultes? Connaissances financières! Conséquence: le canon des matières ne cesse de s'étoffer: français précoce, anglais précoce, ERG [«Ethique et culture religieuse»], EDD [«Education en vue d'un développement durable»], WAH [«Economie, travail, ménage»], M&I [«Médias et informatique»] – mais presque rien n'est supprimé. L'addition domine, la soustraction devient un mot étranger. La conséquence se traduit par des programmes scolaires surchargés. Ceux-ci favorisent l’arbitraire, empêchent l’approfondissement et compliquent une construction systématique et transversale. L'école primaire se transforme de plus en plus en une sorte de parcours touristique imposé par la politique: on clique, on fait défiler, on passe à autre chose.

Illustration de couverture de la conférence de presse du 27 avril 2026.
(Photo mad)

2) Le déclin de la langue est une réalité: à la fin de l’école primaire, de nombreux élèves ne maîtrisent pas avec assurance le vocabulaire de base. Au niveau secondaire I, ces lacunes ne peuvent pratiquement plus être comblées. Bon nombre d’enfants n’ont pas lu un seul livre à la maison pendant toute leur scolarité primaire – cette absence de lecture se poursuit. Même dans les classes performantes, les rédactions présentent souvent des lacunes fondamentales en matière de vocabulaire, de structure et d’orthographe.1

3) Mission fondamentale, la langue d’enseignement: une chose est claire: la compréhension écrite repose sur un vocabulaire étendu et des connaissances préalables solides. De nombreux jeunes ont littéralement des milliers de pages de lecture en retard. La langue d’enseignement – la langue locale – est la clé de l’apprentissage émotionnel, de la participation sociale, de l’intégration sur le marché du travail et d’une vie autonome. Compte tenu de cette importance, il est du devoir des enseignants d'encourager tous les enfants de manière ciblée et intensive à maîtriser la langue d'enseignement. L'objectif n'est pas une sorte de «plurilinguisme»2 timide, mais une maîtrise sûre de la langue d'enseignement. Cela fait partie de la mission fondamentale de l'école.

4) Conséquences et revendications: la question décisive est la suivante: réintroduirions-nous les matières, les concepts et les réformes existants s’ils n’existaient pas encore? Si la réponse est non, ils devraient logiquement être supprimés. En poussant le raisonnement jusqu’au bout, cela signifie qu’il faut mettre un terme à la surcharge de l’école primaire. Nous devons nous demander ce qui est réellement à la portée des enseignants et des élèves. Il faut se concentrer systématiquement sur la mission fondamentale de l’école. Pour cela, il faut des programmes scolaires rationalisés, concrets et adaptés à l’âge des élèves. Jürgen Kaube résume la situation de manière concise: «Que doit faire l’école? Elle doit apprendre aux élèves à lire, à écrire, à compter et à penser par eux-mêmes.»3

5) L’école inclusive, un facteur de stress: selon Peter Sonderegger, président de l’Association suisse de psychologie de l’enfance et de l’adolescence, les troubles du comportement représentent «le maximum de stress pour les enseignants».4 Lors des entretiens de conseil avec les enseignants qui s’adressent à l’Association des enseignants de Bâle-Campagne (LVB), on constate de plus en plus souvent un sentiment d’épuisement, de résignation, voire de désespoir. Les chiffres le confirment: 82,4% des enseignants du primaire et 72,3% de ceux du secondaire I qualifient les enfants et les jeunes présentant des troubles de comportement graves de facteur de stress. 70,6% des pédagogues curatifs en milieu scolaire partagent également ce sentiment.5

Dans le même temps, de nombreux représentants et experts des Hautes écoles pédagogiques (HEP) et de la Haute école de pédagogie spécialisée (HfH) – souvent sans expérience pédagogique personnelle – expliquent la réalité aux praticiens et aux spécialistes. Pour paraphraser l’humoriste allemand Rolf Miller:

«L’idéalisme grandit avec la distance qui nous sépare du problème.»

6) Une formation des enseignants éloignée de la pratique: le mécontentement vis-à-vis de la formation des enseignants n’est pas un mythe: les retours des étudiants et des professionnels sur le terrain montrent un manque de lien avec la pratique. Dans le canton de Bâle-Campagne, ce constat a été reconnu au niveau politique.

La proposition «Renforcer l'orientation pratique dans la formation des enseignants du primaire – un nouveau parcours de formation pour les enseignants»6 a été adoptée par 77 voix contre 2 et sans abstention – un signal clair. Un paquet d’initiatives du PS7 réclame en outre «une orientation plus pratique au sein du corps enseignant de la HEP FHNW» et «plus d’enseignement plutôt que de recherche». L’argument avancé par la direction de la HEP FHNW concernant la part importante de stages ne suffit pas. L’orientation pratique ne peut pas être simplement externalisée. Quiconque forme des enseignants doit connaître la réalité scolaire grâce à une expérience personnelle de plusieurs années dans l'enseignement, couronnée de succès. C’est pourquoi l’association LVB exige que tous les enseignants de didactique disposent d’une expérience pédagogique correspondante dans les matières et les niveaux pour lesquels ils forment.

7) La recherche sous le feu des critiques: la recherche sociale dans le domaine de l’éducation n’est pas une science exacte. Les erreurs de conception, les biais et les résultats contradictoires en font partie. Pourtant, on se sert souvent des «données probantes» comme si elles étaient infaillibles. Une méta-étude à grande échelle réalisée en 20228 conclut par exemple qu’aucun désavantage n’est démontrable, ni en termes de performances ni en termes de discrimination, pour les enfants ayant des besoins éducatifs particuliers scolarisés dans des établissements séparés.9 Cela montre que la réalité est plus nuancée que ne le laissent supposer de nombreuses hypothèses et postulats en matière de politique d’intégration. Il ne faut donc pas considérer trop hâtivement les résultats empiriques comme avérés. Les praticiens ont tout intérêt à examiner de manière critique la pertinence des études dans la pratique quotidienne – et à se demander sans cesse: «Est-ce possible?»10

En ce sens, le professeur Raphael Berthele fait partie de ces chercheurs qui défendent des données méthodologiquement rigoureuses.11 Il prône un travail scientifique rigoureux plutôt que des hypothèses spéculatives. Felix Schmutz, un enseignant bâlois fort d’une longue expérience professionnelle, résume ainsi la situation:

«Le danger de la pseudoscience réside dans le fait de formuler, par ignorance, de fausses recommandations à l’intention des responsables politiques, de déclencher, sur la base de données incertaines, des innovations pédagogiques vouées à l’échec, et de nuire à sa propre discipline en diffusant une science de mauvaise qualité et des théories vagues, ainsi qu’en déformant les études pour qu’elles confirment ses propres convictions.»12

* Philipp Loretz est président de l'Association des enseignants de Bâle-Campagne (LVB), une association très active sur le plan syndical et en matière de politique éducative, qui implique sérieusement ses membres (c'est-à-dire la base). Il est également membre de la rédaction de l'organe de publication lvbinform. Philipp Loretz est enseignant dans le secondaire, membre du Conseil de l'éducation depuis 2020 et membre fondateur du réputé blog sur l'éducation Condorcet Bildungsperspektiven.

Sources: https://condorcet.ch/2026/05/philipp-loretz-sicht-der-lehrerschaft/, 7 mai 2026 et
https://lvb.ch/wp-content/uploads/2026-04-27_MK-Wendepunkt-Bildung_Statements-Referierende.pdf

(Traduction «Point de vue Suisse»)

A https://lvb.ch/wp-content/uploads/2026-04-27_MK-Wendepunkt-Bildung_Manifest-fuer-einen-bildungswirksamen-Unterricht.pdf

B https://lvb.ch/medienecho-lvb/medienkonferenz-wendepunkt-bildung-mut-zur-kurskorrektur/

1 https://lvb.ch/wp-content/uploads/2025/10/09_Anhaltende-Lese-und-Sprachkrise-im-Klassenzimmer-Warum-die-UeGK-Ergebnisse-alarmierend-sind_lvb-inform-25-26-01.pdf

2 «Plurilinguisme»: langue maternelle, dialecte, français, anglais et, le cas échéant, langue maternelle étrangère. (Dans le canton de Bâle-Campagne, 37% des enfants scolarisés à l'école primaire sont de langue étrangère. La tendance est à la hausse.)

3 Cf. Jürgen Kaube (2019), L'école est-elle trop bête pour nos enfants? Berlin: Rowohlt, p. 97, 85s.; 109s.

4 https://www.srf.ch/play/tv/10-vor-10/video/integratives-schweizer-schulsystem-belastet-lehrerschaft?urn=urn:srf:video:64128911-f359-4773-8100-dce30dbef3dc

5 Roger von Wartburg, enquête auprès des membres de la LVB, «Facteurs de stress dans la profession d’enseignant», lvb inform 2022/23-02

6 https://gruene-bl.ch/blog/vorstoesse/mehr-praxisbezug-in-der-primarschulausbildung-neuer-ausbildungsweg-fuer-lehrpersonen-ist-dringend-notwendig-einfuehrung-einer-dualen-ausbildung

7 https://sp-bl.ch/vorstosspaket-paedagogische-hochschule-verbessern/

8 «The effects of inclusion on academic achievement, socioemotional development and wellbeing of children with special educational needs».

9 https://condorcet.ch/2024/06/16968/

10 https://lvb.ch/wp-content/uploads/2025/04/02_Editorial-Im-Namen-der-Evidenz_lvb-inform_2024-25-03.pdf

11 Prof. Dr R. Berthele, Policy recommendations for language learning: Linguists’ contributions between scholarly debates and pseudoscience.

12 https://condorcet.ch/2020/02/wissenschaft-und-pseudowissenschaft-in-der-sprachdidaktik/

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